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Les activités maritimes à Plouguerneau aux XXe et XXIe siècles

dimanche 18 décembre 2011, par Jean-Pierre

Les activités maritimes à Plouguerneau aux XXe et XXIe siècles.
Cet article a servi, en partie, à la réalisation du chapitre : Plouguernéens du bord de mer, que l’on retrouve dans Plouguerneau se raconte… mai 2011 et consacré à l’histoire de Plouguerneau

Les activités maritimes, relativement marginales au XVIIIe siècle à Plouguerneau, prennent véritablement leur envol dans la seconde moitié du XIXe siècle. Durant une partie du XXe siècle, elles atteignent une maturité qui les élève au rang de secteurs clefs de l’économie communale avec, bien sûr, l’agriculture. Mais les temps changent et les métiers évoluent vers une direction qui n’est pas toujours favorable aux professionnels de la pêche et du goémon.

Le goémon, l’activité phare de Plouguerneau.

L’accès à la ressource n’a pas subi de nouveautés : le goémon d’épave est toujours récolté par tout le monde et celui de rive réservé aux riverains des communes littorales. Une ou deux coupes annuelles sont fixées par la municipalité. A Plouguerneau dans les années 1950, les récoltants se mettaient d’accord par famille pour se répartir sur l’estran. Dans d’autres communes voisines l’accès aux zones de travail était le fait de la municipalité. Quant au goémon de fond, il ne peut être prélevé que par les inscrits maritimes, goémoniers professionnels.
Des centaines de Plouguernéens, grands et petits, travaillent au goémon : en 1922, on enregistre 261 bateaux ; en 1929-30, 400 bateaux, dont 80 pour la pêche, portent 900 hommes. Les embarcations sont construites dans trois petits chantiers navals. En 1930, ils lancent 29 bateaux. L’un des plus connus est celui des Le Got ou c’hastor.
Les travailleurs de la mer sont toujours polyvalents : goémoniers et souvent pêcheurs mais n’oublient pas de cultiver la terre et d’élever quelques animaux. Car le métier de goémonier est aléatoire au niveau de la rémunération. Mais aussi dangereux. De multiples accidents émaillent leur travail : en avril 1922, dix goémoniers des environs du pays des Abers se noient, dont quatre de Plouguerneau.

Du goémon pour les usines

La destination des algues est, comme aux siècles passés, agricole mais l’industrie y tient une place croissante.
L’accroissent de la demande provient avant tout de la découverte de l’iode et de son traitement dans les usines du littoral. L’iode sert de désinfectant et de colorant.
Aussi les flottes goémonières s’étoffent afin de récolter les laminaires (digitata) riches en iode. Le goémon est déchargé dans les charrettes ou parfois à l’aide de civières, puis séché sur les dunes de manière massive et enfin brûlé dans des fours à goémon. Les pains de soude obtenus sont transportés par bateaux ou charrettes vers les usines de l’Aber-Wrac’h, de Plouescat. Plouguerneau a eu ses propres usines au Traon (1922-1946) et au Korejou (1929).
La nécessité de trouver une matière première de meilleure qualité amène également les goémoniers migrants ou Pigouillers (1) de Plouguerneau à s’expatrier vers les îles de l’archipel de Molène et d’autres Plouguernéens, les Japonais (2), à gagner les îles de Sieck, Callot et celles des Côtes-du-Nord. Leurs conditions de vie sont des plus rudes (3). Ils y récoltent les laminaires riches en iode. Les pains de soude sont acheminés vers les usines du continent comme celle du Conquet.

Un travail moins pénible mais une profession délaissée.

Les goémoniers connaissent une amélioration notable au niveau technique avec la motorisation de leurs embarcations. Par contre, dans les années 1930, la concurrence internationale, dont l’iode chilien, entraîne la décrue des effectifs et des immatriculations de bateaux.
En 1964, Plouguerneau ne compte plus que 64 goémoniers professionnels.
Entre temps, nombre de Plouguernéens se sont résignés à rejoindre l’arsenal de Brest, la Royale ou la Marchande.
Aujourd’hui il ne reste que trois goémoniers à Plouguerneau et d’autres Plouguernéens sont basés à Lanildut pour travailler dans l’archipel de Molène l’été. Ils pêchent surtout les laminaires.
Le métier n’a plus grand-chose à voir avec les siècles passés. La motorisation accrue et totale de bateaux de plus en plus imposants, des moyens de transport modernes (les remorques satos furent célébrées comme une véritable révolution), les cales de déchargement (apparues dans les années 1960), le remplacement de la guillotine (4) par le scoubidou (5) manuel puis hydraulique (6), la livraison de la ressource en vert (1978) et non plus séchée, ont rendu la tache des goémoniers plus aisée techniquement. Les rendements se sont accrus.
Les goémoniers actuels ramènent de 800 à 1200 tonnes de goémon par saison estivale contre 150 tonnes il y a vingt ans.
De nouvelles espèces d’algues sont recherchées comme l’hyperborea (tali penn) qui présente une biomasse très importante et offre des alginates gélifiants. De la mer d’Iroise à l’île de Batz, entre 3 et 30 mètres, elle est prélevée en hiver par quelques gros porteurs équipés de dragues. Il faut en prévoir la gestion avec la collaboration d’Ifremer et connaître l’impact du « peigne » sur les fonds.
Le goémon amendant les champs est devenu l’exception et l’iode appartient au passé.
Aujourd’hui on recueille les algues pour leurs alginates (qui sont des agents épaississants et stabilisateurs) leurs colloïdes (pour des applications alimentaires : ce sont des additifs pour les glaces, les yaourts, les crèmes ; pour des applications pharmaceutiques et cosmétologiques). Les algues sont livrées aux deux seules usines encore présentes en Léon : à Landerneau et à Lannilis surtout. Une entreprise, Agrimer, s’est même implantée à Plouguerneau et commercialise des produits à base d’algues (pour la cosmétique, l’agriculture et la pharmacie). Alors le goémon est-il une ressource d’avenir ?

De lourds nuages s’amoncellent pour un métier difficilement prometteur.

Pourtant les problèmes existent comme le souligne Dominique Bervas (7) dans son témoignage recueilli en 2010. Ils sont multiples.
Les usiniers fixent les prix et donc la rémunération des professionnels. Des atteintes à l’environnement sont signalées depuis quelques années. Les usines rejettent des quantités excessives d’arsenic, car les algues ont cette faculté d’en concentrer naturellement. Ainsi Cargill-Lannilis évacue ses eaux usées dans l’Aber-Wrac’h ce qui l’oblige les jours de pics de pollution de limiter les apports journaliers des professionnels pour amoindrir ces nuisances. Dans de telles conditions les goémoniers ont du abaisser leur capacité de récolte et il faut s’attendre à une limitation du nombre de bateaux. Certains seront mis à la casse !

Quand ramasser du goémon était synonyme de fête. Fin de l’épisode !

D’autres algues sont ramassées à la main comme le pioka (c’est le lichen ou bouchou du ou chondrus crispus). Autrefois les particuliers accédaient librement à la ressource lors des grandes marées. Le travail se faisait joyeusement en famille. On arrachait le pioka, le fourrait dans des sacs préalablement empruntés chez les courtiers connus sur la côte. Il était ensuite séché ou vendu vert et mouillé à ces mêmes courtiers en des lieux déterminés. On pesait la récolte et chacun recevait son dû immédiatement. Quelle joie pour chacun de palper les billets en francs puis en euros. Et de les dépenser comme on voulait ! Mais les temps changent ! Depuis 2008, des licences sont accordées à titre individuel et pour l’année. Il faut être affiliés au régime de la sécurité sociale des navigants (l’ENIM), à la Mutualité sociale agricole, ou être âgé de plus de 16 ans et avoir un contrat avec une entreprise de transformation (celle de Lannilis). Ces contraintes ont fait reculer les plus jeunes qui ne travaillent plus, eu égard à la pénibilité du travail et à la faible rémunération (1 Euro le kilo sec ; 0,26 Euro le kilo vert égoutté). Fini l’argent de poche des adolescents et les expéditions familiales bruyantes ou celles d’associations pour financer des projets solidaires ou caritatifs. La réglementation (une de plus) est en train de tuer ce lien social que constituait la cueillette du pioka pour petits, adultes et anciens.
Le pioka est connu pour ses propriétés gélifiantes et épaississantes depuis la fin du XIXe siècle. Nos grands-mères s’en servaient pour confectionner des flans.

La seconde activité dominante qui se rattache au milieu maritime est tout naturellement la Pêche côtière. Le milieu naturel y est favorable, mais comme pour la récolte du goémon l’évolution n’apparaît pas sous les meilleurs auspices.

La pêche une activité traditionnelle rentable.

On l’a souvent souligné, le Plouguernéen est goémonier et pêcheur. Au début du XXe siècle les seuls pêcheurs sont de l’ordre de 20%.
Ils utilisent toutes sortes d’engins : filets, lignes, cordes (les palangres) et casiers.
Dans les années 1920 on comptabilise à Plouguerneau une quarantaine de caseyeurs pêchant crabes, homards et langoustes et autant de fileurs et ligneurs. Les bateaux à voile se motorisent à partir des années 1930. Par contre le port de Plouguerneau n’est pas doté de quais pour le déchargement du poisson ou du goémon.
La pêche à la langouste perdurera et connaîtra de bonnes années après la Seconde Guerre mondiale et jusque dans les années 1960. Les bateaux basés à Perroz, à Kelerdut, au Korejou ou à Kérazan ont gagné en taille, s’éloignent davantage de la côte, mouillent de plus en plus de casiers dans des eaux plus profondes. Les patrons de ces bateaux ne sont pas peu fiers de leur Vainqueur des Jaloux, de leur Oiseau Bleu ou de leur Rêve Bleu (un 18 mètres, patron Maurice Ogor). Ce dernier dans les années 1970 pêche aux casiers qu’il appâte aux grondins. Il pêche au large, crabes, homards, langoustes. Les filières portent alors plusieurs centaines de casiers.
Dans l’ensemble la besogne nourrit des pêcheurs fiers de leur profession. La ressource est assez abondante et les débouchés assurés.
Pourtant la raréfaction des espèces et la concurrence des bateaux industriels « mauritaniens » devaient porter un rude coup à l’activité traditionnelle de la langouste.

La pêche aujourd’hui à Plouguerneau : un avenir incertain.

Aujourd’hui huit bateaux professionnels pêchent poissons (lieus, bars, raies, lottes, rougets…) et crustacés (crabes, araignées, homards et parfois la langouste) à partir du Korejou ou de Perros. Par rapport à d’autres ports comme Le Conquet ou Roscoff c’est peu. Les bateaux sont dans l’ensemble de petites unités.
L’un des plus imposants est l’Aventur-Vad II (patron S. Gac). Les Ligneurs de l’île Vierge avec le Phénomène, bel outil de travail sophistiqué, viennent de se lancer dans la pêche au frais et la commercialisation immédiate sur le quai du port ou par internet (J. Simier, L. Bleunven, G. Vourc’h). Un seul bateau est basé à Perros, le fileyeur le Kendalc’h II de P. Théréné. Il y a également l’Ar Beg de C. Kervella, l’Île Venan de D. Bervas, le Laisse-Les-Dire II de W. Bastide, le P’Tit Loup de Pascal Cavarec, le Tenace de Jo Cavarec.
Malgré les problèmes habituels (coût du gas-oil, rareté de la ressource, fatigue du métier, cours peu portés à la hausse), l’arrivée dans le métier de jeunes pêcheurs et la qualité des produits débarqués sont autant de signes encourageants pour le tissu économique local. Car la pêche a ses corollaires en aval. Les pêcheurs locaux approvisionnent les particuliers, les restaurants mais également les « viviers » plouguernéens.
Les Viviers Bretons se localisent à Porz Grac’h en Kelerdut, appartenant à la famille Coz depuis 1996. Les Viviers de Bassinig ont repris leurs activités en 2009 avec G. Gac, la femme de S. Gac, patron pêcheur de l’Adventur-Vad II.
Leurs approvisionnements sont complétés à la criée de Brest, auprès des ostréiculteurs locaux (Legris, Madec à Landéda…) ou de l’entreprise Haliotis qui vient de se lancer dans l’écloserie et l’élevage d’ormeaux. Ils vendent sur place mais exportent un peu partout en France et même à l’étranger.
En définitive la pêche professionnelle côtière constitue une filière qui induit plusieurs dizaines d’emplois sur Plouguerneau de l’amont (pêcheurs) vers l’aval (commercialisation, vente, entretien de bateaux) et si sa présence sur le territoire n’est pas spectaculaire, car assez diffuse, elle reste attachante par ses marins et l’animation qu’elle engendre sur les quais communaux.

(1) Pigouiller : goémonier des îles. Le mot vient de la grande perche qui sert à manœuvrer le bateau, la pigouille, et sur laquelle se fixe une faucille.
(2) Japonais : la guerre russo-japonaise a eu un retentissement important au début du XXe siècle en Europe. La venue d’une flotte goémonière importante en baie de Morlaix aurait été assimilée à l’attaque des Japonais sur Port-Arthur.
(3) Voir le roman d’Y. Pagnez : Pêcheur de goémon.
(4) Guillotine : outil comprenant un long manche terminé par une faucille pour couper les laminaires.
(5) Scoubidou manuel : long instrument inventé par Y. Colin qui permet d’arracher du bateau les laminaires. Le nom vient de la chanson éponyme de Sacha Distel que l’on fredonnait dans les années 1960.
(6) Scoubidou hydraulique : bras articulé des bateaux goémoniers modernes qui plonge dans la mer pour arracher les laminaires.
(7) Dominique Bervas, dit « Domi », est un jeune goémonier qui aime passionnément son métier. Il travaille dans les environs de Plouguerneau. L’hiver, il pratique la pêche côtière.

Bibliographie :

Arzel Pierre : Les goémoniers. Le Chasse-Marée, Editions de l’Estran, 1987.
Bramoullé Yves : Plouguerneau, l’album du siècle, Editions du Télégramme, 2003.
Le Pagan : revue N°12 de l’Ecomusée des goémoniers de Plouguerneau, 2009.