Les laveuses de nuit

vendredi 13 avril 2012
par  dominique
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Le texte ci-dessous est issu de l’ouvrage Les lavandières : légende bretonne de Gabrielle d’Éthampes (18..-19..) édité en 1877 chez Bourguet-Calas (Paris)


Yan d’Argent, Les Lavandières de la nuit, 1861, Musée des Beaux-Arts de Quimper

LES LAVEUSES DE NUIT



Il y avait quatre ou cinq jours qu’Hector de Charvignay avait quitté le château ; le baron ne le voyant pas revenir était plongé dans une tristesse mortelle ; ses nuits se passaient sans sommeil, ses jours étaient torturés par l’angoisse et la douleur.

Le cinquième jour, vers dix heures du soir, le baron venait de regagner ses appartements ; fatigué outre mesure et des nuits d’insomnie et des journées passées dans les pleurs, il cherchait à trouver un peu de repos, à défaut du sommeil qui lui eût été pourtant si nécessaire, quand il fut tenu forcément éveillé par les accents d’une voix mélancolique et pure qui chantait non loin le refrain plaiutif d’une chanson du pays.

—Encore ! murmura le baron en s’ensevelissant sous ses couvertures comme s’il eût espéré fuir ces accents qui devenaient plus distincts à mesure qu’ils se rapprochaient. Entendrai-je toujours cette voix qui ravive tous mes remords ?

— Tu dors, baron de Charvignay, cria la voix si douce tout à l’heure et maintenant menaçante et terrible, tu dors et ta fille pleure !

— Ma fille ! s’écria-t-il malgré lui.

— Ta fille qui t’a été ravie et que tu ne reverras jamais peut-être. C’est là une juste punition de tes crimes, auxquels tu ne songes pas à mettre un terme. Ne cherches-tu pas chaque jour à te défaire d’un noble et digne jeune homme qui ne t’a fait d’autre mal que de partager avec toi son pain, sa demeure, sa fortune ? N’est-ce pas dans l’intention de le faire périr que, surmontant tes terreurs, tu es allé à minuit chercher le poignard dont je ne sais quel parchemin t’avait révélé l’existence ? Mais d’autres quo toi connaissaient ce précieux secret et l’arme du magicien est entre les mains d’une de tes victimes. Cette victime, ai-je besoin de te la nommer ? Ne sais-tu pas qu’elle se trouve parmi les Laveuses de nuit de l’Etang-du-Diable ? Ne sais-tu pas qu’elle a juré de se venger quand l’heure en serait venue ?

— Ma fille, ma fille ! Rendez-moi ma fille !

— Rends à Olivier les biens enfouis dans la cachette secrète ; abandonne le toit de ses ancêtres, fuis bien loin de ce pays en jurant de respecter à jamais les jours du dernier Kéroulan ; à ce prix, tu la reverras, ton Hélène. Seulement, elle sera pauvre, elle n’aura ni position ni honneurs, mais si elle a la vie sauve, que peux-tu désirer de plus ?... Ah ! je sais, je sais quel est ton voeu secret. Baron de Charvignay, retiens bien les paroles de celle qui ne t’a jamais trompé ! Entre ta fille et Olivier, il y a un abîme ; Hélène de Charvignay ne sera jamais comtesse de Kéroulan. Au lieu de te bercer d’illusions chimériques, accepte mes conditions. Veux-tu donc que ton Hélène, dont tu es si fier et qui est aujourd’hui au pouvoir des Lavandières, soit, elle aussi, condamnée à laver éternellement son suaire a l’étang-du-Diable ?

Le baron se sentit frissonner jusqu’à la moelle des os ; il ne répondit pas.

La voix recommença sa triste chanson, elle s’éloigna peu à peu ; bientôt on ne l’entendit plus que comme un murmure, puis elle s’éteignit tout a fait.

— Ma fille ! ma pauvre fille ! répétait M. de Charvignay en proie au plus navrant désespoir, qu’est-elle devenue ? Qu’en a-t-on fait ? Chère enfant, elle appelle à son secours et son père est forcé de rester sourd à sa voix. Ah ! mon Hélène bien-aimée, si ton père fut coupable, il est encore plus malheureux !

Le baron cacha sa tête dans ses mains et il pleura. Il pleura, lui l’être insensible par excellence, il pleura sa fille pour laquelle il eût donné mille fois sa vie parce que c’était la sa seule affection !

Olivier avait été, lui aussi, réveillé par les accents de la voix mystérieuse qui, selon le dire des gens du manoir, n’appartenait à personne. Il s’était levé, et, engagé par la beauté de la nuit, il était sorti du château, heureux de pouvoir échapper à des visions importunes.

La campagne était solitaire et déserte, le silence n’était interrompu que par des coups de battoir qui se répercutaient au loin.

Machinalement Olivier prit le chemin de l’Étang-du-Diable.

On les disait profondément méchantes, les Lavandières, mais comment Marguerite, autrefois si aimante et si douce, aurait-elle pu cesser d’être bonne ? Non, même parmi ces créatures si redoutables au paysan breton, si terribles pour les voyageurs égarés qui tombent dans leur repaire, Marguerite devait avoir conservé son aimable caractère, elle devait être bonne toujours, pauvre Marguerite !...

Olivier approchait de l’Étang-du-Diablo et les coups de battoir se faisaient entendre de plus en plus distincts : c’était bien de là qu’ils parlaient. Bientôt, à travers les branchages du petit sentier, il vit les étoiles scintiller dans l’eau et quelque chose de blanc penché sur le lavoir. Était-ce Marguerite ?

Olivier s’arrêta, le cœur lui battait avec force ; il ne se sentait plus le courage d’avancer.

Pourtant, ayant repris un peu de calme, il fit quelques pas encore et se trouva à l’entrée de l’étang. Soit que la Lavandière ne l’aperçût pas, soit qu’elle feignît de ne pas le voir, elle continua de savonner avec ardeur, sans prendre garde à sa présence.

— Marguerite ! cria-t-il d’une voix si forte que tous les échos du bois en tressaillirent.

La Lavandière poussa un cri d’effroi et s’enfuit. Mais, quelque précipitation qu’elle eût mis à s’éloigner, Olivier avait eu le temps de voir son visage ; ce n’était point Marguerite. Marguerite avait une couronne de blonds cheveux ; de longues tresses noires encadraient les joues de celle-ci.

— Que je suis enfant ! se dit-il ; ne sais-je pas que ma pauvre Marguerite est morte et que les morts ne quittent pas leur tombe !

Marguerite ma mie
A de bien blonds cheveux...


chanta, en ce moment, une voix douce et peu éloignée.

— Mon Dieu ! comme c’est bien là sa voix, murmura Olivier en joignant les mains.

— Renée ! Uence ! Alix ! cria-t-on par trois fois.

Puis une forme blanche glissa, légère, entre les arbres du sentier. Olivier crut voir un objet briller dans sa main.

L’apparition s’arrêta à l’entrée de la Chaise-au-Diable et attendit.

Olivier attendait, lui aussi ; il semblait qu’une main invisible le clouât au milieu de ce sentier.

Un bruit de feuilles froissées se fit entendre et deux ombres sortirent du bois.

— Nous voici, soeur, dirent-elles.

— Marguerite ! murmura Olivier, c’est Marguerite.

— Regardez, dit la première apparition en montrant l’objet qu’elle tenait dans ses mains, et partagez ma joie, mes soeurs, c’est la clef du trésor.

— Mon Dieu ! pensa encore Olivier, mais celle-là aussi a sa voix ; laquelle est donc Marguerite ?

Olivier n’avait pas peur, et pourtant il était pâle et la sueur perlait sur son front.

— La clef du trésor ! répétèrent les deux ombres ; mais le trésor où est-il ? C’est là ce qu’il nous importe de savoir.

— Oh ! ne craignez rien, mes soeurs, nous le trouverons quand nous devrions passer les nuits à le chercher

— Nous avons mis près de trois ans à trouver cette clef, ma soeur.

— Et quand nous en mettrions quatre pour découvrir le lieu où est enfoui le trésor, regretterais-tu l’emploi de ton temps si l’élévation de la maison de Kéroulan est à ce prix, dis, Alix ?

— Qu’entends-je ? se dit Olivier ; oh ! je fais un rêve !

— Vous savez, mes soeurs, reprit le premier fantôme, que le comte Renaud V de Kéroulan, grand-père du comte Mériadec, avait enfoui de l’or et des pierreries en quantité dans une cachette connue de lui seul ; mais vous ignorez de quelle manière j’ai appris l’existence de ce trésor : écoutez-donc ce que je vais dire.

« Le comte Renaud de Kéroulan n’avait qu’un fils, et ce fils il l’avait donné au roi. Pendant que ce jeune homme était à l’armée, le vieillard tomba dangereusement malade, et se voyant près de mourir, il se fit apporter une feuille de parchemin sur laquelle il écrivit son testament. Dans ce testament, il disait le lieu où il avait enfoui une grande partie de ses richesses, et à quel chiffre énorme elles montaient. Il confia ses volontés dernières au chapelain du château et mourut en bénissant son fils absent.

« Quand celui-ci revint, le vieux prêtre était mort aussi. Parmi ses papiers on en trouva un qui apprenait la remise que le comte Renaud lui avait faite de son testament ; quant au testament, il fut impossible de le retrouver. Qu’était-il devenu ?

« Nul ne pourrait le dire ; ce qui est bien certain, c’est qu’aucun des Kéroulan n’a eu connaissance du trésor.

— Comment donc sais-tu, toi, qu’il y en a un ?

— Je vais le le dire. Une nuit, — il y a trois ans de cela, — je pénétrai dans la bibliothèque du château avec l’intention d’y choisir quelques livres. Je me trouvai soudain en présence de M. de Charvignay, lequel était étendu sur un fauteuil et dormait profondément. Une de ses mains s’appuyait sur une table où se trouvait une grande confusion de papiers et de livres. Je m’avançai, et, à la clarté de la lune qui brillait à travers la grande fenêtre, je distinguai parmi les papiers épars un morceau de parchemin dont je me saisis vivement, guidée par je ne sais quel instinct. Je m’approchai de la fenêtre et j’essayai de déchiffrer les caractères de ce fragment qui me semblait fort ancien. A peine eus-je jeté les yeux sur les premières lignes qu’un cri de bonheur s’échappa de mes lèvres : c’était le testament du comte Renaud !

— Entre les mains du baron de Charvignay, juste ciel !

— Mais puisque tu as eu ce testament en ta possession, comment se fait-il que tu ignores la cache secrète ?

— Oh ! rien de plus simple à expliquer ; sans doute quelque étincelle était tombée de la bougie — éteinte alors — du baron sur les papiers épars devant lui, car de la feuille dont je m’étais emparée avec tant d’ardeur, il ne restait rien qui put m’intéresser ; c’est-à-dire que j’appris bien l’existence du trésor, mais nullement le lieu où il se trouvait ; le reste du testament avait été brûlé.

— Oh ! malheur ! malheur ! s’écrièrent les deux autres voix avec un accent si lugubre qu’Olivier fort intéressé par cet entretien, se sentit frissonner jusqu’au fond de l’âme.

— Pourtant ce parchemin seul était brûlé. Peut-être le baron s’était-il réveillé à temps pour arrêter l’incendie de ses papiers et s’était-il rendormi ensuite.

— Ou peut-être avait-il mis lui-même le feu au testament de crainte que quelqu’un ne le vit.

— Peut-être ! Ce qui est certain, c’est que ce Charvignay qui a déjà tant fait de mal à Kéroulan et qui lui en fera encore, je le crains, possède le secret du trésor, et que ce trésor il le dérobera si le comte Olivier le chasse un jour du château. Un autre malheur menace le dernier Kéroulan.

— Oh ! il y a bien des malheurs qui le menacent, le pauvre jeune homme !

Les trois ombres se parlèrent quelques minutes à voix basse. Olivier eut beau prêter l’oreille, il ne recueillit aucun son.

Mais l’un des fantômes blancs s’agita tout à coup et prpnonça ces paroles d’une voix sourde :
— L’heure de la vengeance est proche.

— Paix, Renée, ne parlons pas de vengeance. Et, d’ailleurs, tu t’es cruellement vengée déjà.

— Cruellement, dis-tu ? Mais cet homme a voulu faire périr Olivier, mais il a allumé l’incendie...

— Chut ! interrompit vivement la douce voix qui vibrait si harmonieusement à l’oreille d’Olivier. Je le crois, mes soeurs, oh ! oui, je le crois, car je ne sais quel pressentiment dit à mon âme : Kéroulan va revivre et, grâce à cette précieuse clef, son règne sera plus beau que jamais. Cette clef avait sans doute été donnée au chapelain avec le testament et perdue avec lui. Je l’ai trouvée, à l’instant même, sur le seuil de la bibliothèque. Je suppose qu’ordinairement le baron la portait sur lui, et qu’il la déposait sous son chevet pendant la nuit. Aujourd’hui, elle sera tombée de ses vêtements et il auru oublié de la placer à l’endroit accoutumé ; Dieu l’a permis ainsi pour qu’elle pût arriver dans nos mains. Il faut dire aussi que ce malheureux est comme fou de désespoir depuis que sa fille, son Hélène dont il a tant d’orgueil, est au pouvoir des méchantes Lavandières !

— Qu’il prenne garde d’y tomber lui aussi, et surtout qu’il ne s’avise plus devenir à la Chaise-au-Diable déterrer des trésors. Oh ! si je l’avais vu !... Il aurait tordu à en mourir l’un de nos grands linceuls.

— Renée, Renée, que tu es méchante ! Va, ta place est bien parmi les Laveuses de l’Étang-du-Diable !

— Que je meure si je comprends quelque chose à tout ceci, se disait Olivier. Jusqu’à ce jour, j’ai toujours traité de fable absurde les fantômes et les Lavandières, en existe-t-il donc réellement ?... Et si l’une d’elles n’était pas Marguerite, s’intéresseraient-elles tant à ma famille, à moi-même ? Il y a là-dessous un mystère, un mystère que je découvrirai, foi de Kéroulan.

Les trois ombres blanches qui, jusqu’alors, étaient demeurées cachées derrière les saules qui bordaient le lavoir, s’approchèrent tout à fait de l’Etang : chacune d’elles prit un lavoir en main. C’étaient donc bien des Lavandières : mais laquelle était Marguerite, la blonde, la douce Marguerite ? La lune qui s’était cachée sous un nuage, reparut plus brillante ; ses rayons tombèrent d’aplomb sur la figure d’une des Laveuses de Nuit. Olivier poussa un cri et s’élança les bras tendus.

— Marguerite ! Marguerite ! proféra-t-il.

Les trois fantômes répondirent par un grand cri.

En deux bonds, le jeune homme fut à la place où il avait vu les Lavandières, mais il n’y avait plus rien que leurs battoirs et un suaire.

Olivier se frappa le front à plusieurs reprises.

— Sûrement je deviendrai fou ! s’écria-t-il, elles étaient là, j’en suis sûr. D’ailleurs, n’ai-je pas entendu leur long entretien ? Par où ont-elles pu disparaître et si vite ?

Il reprît, rêveur, le chemin du château. Vingt fois il se retourna, croyant voir derrière lui l’ombre de Marguerite.

C’est qu’une voix pure et mélodieuse le suivait en chantant tout au long une touchante ballade que lui-même il avait apprise à Marguerite et que tous deux ils savaient seuls au pays, il en était certain.

Cependant devant lui, autour de lui, la campagne était déserte.

Quand Olivier, brisé d’émotion, rentra chez lui, il entendit comme les accords mourants d’une harpe, et les dernières paroles de la ballade vibrèrent à son oreille.

Il parcourut deux ou trois chambres voisines. Elles étaient silencieuses et désertes. Olivier était Breton ; il ne douta plus que toutes ces visions ne fussent des visions fantastiques.

Il se mit à genoux et, comme il n’avait oublié aucune des croyances de son enfance, il pria pour les âmes en peine qui errent dans les landes et sur les grèves bretonnes. Il se sentit plus calme après avoir prié.

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