Plouguerneau d’hier et d’aujourd’hui

Accueil > Histoire 18e et 19e siècle > La vie à Plouguerneau > La pratique de la mise en nourrice à Plouguerneau

La pratique de la mise en nourrice à Plouguerneau

jeudi 30 août 2012, par Jean-Pierre

LA PRATIQUE DE LA MISE EN NOURRICE A PLOUGUERNEAU
(dans la seconde moitié du XVIIIe siècle).


(D’après les actes de décès de Plouguerneau et de Tréménac’h)



L’allaitement par la mère est la règle dans les campagnes, c’est à dire dans l’immense majorité des familles. La sagesse populaire y voit le prolongement naturel de la grossesse et l’acte maternel par excellence. Au XVIIIe siècle, en ville, la pratique de l’allaitement par autrui et de la mise en nourrice du nouveau-né tend à se généraliser dans toutes les classes de la société urbaine française. En Bretagne, le phénomène est identique et certaines paroisses comme Milizac ou Landévennec en font une sinistre spécialité (de 1670 à 1715, une centaine d’enfants décèdent dans la première, de 1678 à 1788, un millier dans la seconde). A Plouguerneau et à Tréménac’h plus de soixante-dix petits entrent dans cette catégorie de 1747 à 1790.



Plusieurs questions se posent concernant les milieux sociaux utilisant cette pratique, l’origine géographique des nourrissons, les familles d’accueil et surtout les répercussions pour les enfants.

Les milieux sociaux et le recrutement géographique

A Plouguerneau l’éventail social est large et toutes les catégories ont recours aux nourrices et à l’allaitement qualifié de mercenaire.




Les personnes de qualité sont facilement identifiables par les soins particuliers qu’apportent les religieux à la rédaction des actes de décès des enfants.
En juin 1761, Messire de Poulpiquet de Brescanvel confie à Y. Ach, du Grouanec, sa petite-fille Claude-Gabrielle. Elle meurt six mois plus tard.
Le chevalier de Saint-Prix place, en 1769, à Kervezen dans la famille Le Pors, André-Gilles, puis, en 1771, sa soeur Mlle Marie-Adélaïde. Les deux nourrissons y décèdent, l’un, à l’âge de trois semaines, et l’autre à celui de quatorze jours.
Louis Gaultier, notaire royal à Brest, utilise les services de René Guivarc’h du Naout pour élever Mlle Marie. Ce placement se révèle fatal le 11 décembre 1748. Ces exemples illustrent la pratique courante de la mise en nourrice des enfants des familles riches ou simplement aisées dans la noblesse et la bourgeoisie. Les motivations des parents sont diverses. La femme de qualité a peur de perdre sa beauté et ses attraits en allaitant, à l’époque où l’utilisation du biberon est rare. Le mari ne veut pas être privé de relations sexuelles pendant la durée de l’allaitement. Enfin certaines obéissent à l’air du temps, ne veulent pas déroger aux règles de bienséance et considèrent qu’il est peu glorieux d’allaiter elles-mêmes.


Le retour de baptême
Tableau de Louis Le Nain (1593-1648)
(Musée du Louvre, Paris)


Les autres classes sociales sont difficilement identifiables par l’absence d’indications et de qualificatifs concernant les roturiers. Quelques paysans aisés, comme peut être Sieur Claude-Laurans Loriol de Lannilis ou honorable Henry le Got de Saint-Pol, ont pu également faire usage de cette pratique. Mais pour la masse des anonymes nous en sommes réduits aux hypothèses. La proximité de Brest a certainement drainé vers Plouguerneau des enfants de femmes de marins, de soldats, d’ouvriers de l’arsenal, d’artisans. Ici les motivations économiques l’emportent : les nécessités du travail des femmes empêchent la plupart des mères d’allaiter. Encore faut-il que les tarifs proposés par les nourrices n’obèrent pas l’opération et ne la rendent caduque. Les parents évoqués jusqu’à présent ont placé volontairement et directement leurs petits en nourrice. Mais bien que les registres se montrent peu diserts à ce sujet on ne peut négliger la possibilité d’avoir à faire dans certains cas à des enfants trouvés*. Les hôpitaux de charité de Brest (Saint-Louis et Saint-Sauveur) reçoivent un lot conséquent de petits malheureux (entre janvier 1791 et août 1792 l’hôpital de Recouvrance contient à lui seul 275 garçons et 626 filles) abandonnés par des parents misérables ou des filles-mères, et que l’on place à la campagne. Les archives municipales de Brest confirment leur présence en 1794 à Kernilis, Plouguin, Ploudaniel …


Paniers à porter les enfants
(Gravure du XIXème siècle)


Mais sur les 120 petits recensés pendant les trois mois disponibles, aucun ne fut acheminé sur Plouguerneau, sans pour autant exclure cette possibilité à d’autres époques. Le dénommé Pierre le Got, de Brest, qui disparaît à l’âge deux mois, en janvier 1757, au Grouanec, chez son père nourricier Joseph Prigent est peut être dans ce cas de figure. Dès lors, le recrutement géographique ne peut surprendre. Brest fournit un tiers des enfants (soit 25) pour les motifs énoncés plus haut. Mais on peut ajouter que nombre de Plouguernéens installés à Brest ont conservé des liens étroits avec leur paroisse d’origine et confient leurs enfants à des parents ou à leurs compatriotes. Les patronymes des parents résidant à Brest tels les Abiven, Loaëc, Caraës, Richard, Bescont, abondent dans ce sens. Il s’agit de véritables filières qui ont leurs réseaux de relations familiales ou professionnelles. Les autres paroisses qui fournissent un contingent notable sont Lannilis (trois) et Lesneven (trois). Mais Plouvien, Lanarvily, Bourg-Blanc, Saint-Pol-de-Léon, Plougoulm, Landerneau et Morlaix se contentent d’un seul représentant. Le dernier tiers comprend des individus sans origine géographique ou natifs de Plouguerneau.

Les familles d’accueil

Les familles désireuses de confier leurs enfants à des nourriciers se trouvent devant deux options : s’adresser à leur réseau familial ou faire appel a des « professionnels ».
En juin 1751, Jeanne Richart, de Brest, s’éteint chez son oncle, à Kernever. Marie-Jeanne Gourvennec, de Plougoulm, est inhumée à dix-sept mois en présence de son oncle Christophe Gourvennec et de sa tante Marie-Cathy Le Roy.


Le convoyeur ramène au village les enfants placés en nourrice
Tableau idyllique dans la tradition du XVIIème siècle. Mais la réalité est souvent moins riante (E. Jeurat, Laon, musée municipal).
(Musée du Louvre, Paris)


Les mercenaires de l’allaitement sont aisément détectables dans les registres paroissiaux, car les mêmes noms reviennent régulièrement comme témoins ou nourriciers. En mars 1762, F. Jaffrès, de Kerdélant, assiste aux funérailles de Marie-Audreur, âgée de deux mois. Un an auparavant, Laurent Mezgouez, bébé de un mois, décédait chez elle. Goulven Tréguer, du Grouanec, est présent à quatre reprises pour l’enterrement de petites victimes, et Gabriel Le Guen, sept fois. Sans exclure qu’ils aient pu être bedeaux ce qui expliquerait la fréquence de leur apparition, il n’est pas moins vrai que ce sont toujours les mêmes noms qui sont mentionnés. Certaines familles paysannes sont des professionnelles de l’allaitement mercenaire et il est ahurissant de voir les enfants mourir chez les mêmes nourriciers sans que cela n’entrave le mouvement.
Le cas du chevalier de Saint-Prix signalé précédemment est révélateur du manque de sérieux des familles de départ et d’accueil. Celles-ci, souvent pauvres, recherchent un complément de ressources d’autant que les tarifs appliqués (au début de la Révolution, environ soixante livres annuelles pour l’hôpital de Recouvrance) sont loin d’être négligeables. (entre un quart et un tiers du revenu d’un journalier selon son salaire). L’attrait d’une telle somme est renforcé si l’on multiplie les gardes par deux ou mêmes plus, ce qui est courant pour les enfants trouvés.
L’implantation géographique du milieu nourricier est orientale. Sur les vingt-quatre lieux d’hébergement identifiés, quarante-et-un se localisent à l’est : onze au Grouanec, douze à Lannebeur, sept au Naount ...
Le reste se répartit entre le bourg (six) et le nord-ouest de la paroisse comme à Enez Sang (trois)... Il faut y voir une indigence plus accentuée des habitants dans ce secteur qui les poussent à devenir des spécialistes de l’allaitement mercenaire. On se trouve même dans une situation de quasi monopole !

Les conséquences pour les enfants

Les effectifs impliqués dans les décès de petits enfants placés en nourrice parlent d’eux-mêmes et témoignent du réel danger que constitue un tel recours. Comment expliquer une telle hécatombe ?

Les âges au décès des enfants placés en nourrice à Plouguerneau et Tréménac’h
Plouguerneau : 69 enfants (1747-1790)
Tréménac’h : 3 enfants (1772-1790)
Total : 72 enfants (dont 5 sans âge)
Total retenu : 67 enfants



Les conditions de transport sont effroyables en particulier pour les petits recueillis dans les hôpitaux. Le « meneur » les installe dans des carrioles ou dans des paniers placés sur son cheval et les répartit entre les diverses nourrices établies dans les localités qui lui ont été désignées. Beaucoup de bambins n’arrivent jamais au bout du voyage.
Le milieu nourricier s’avère également déterminant : à la faiblesse de l‘âge (voir le graphique : 32,9 % des enfants décédés ont moins de 2 mois), se greffent des conditions sanitaires douteuses, le manque de soins élémentaires, le sevrage précoce et les dangers d’une alimentation mixte. La surcharge de gosses, appartenant à la mère nourricière et ceux qui sont placés, augmente les risques. En mai 1750, à Lanvaon, Guillaume Bossard, perd trois de ses enfants. La petite Marie Abiven, de Recouvrance, meurt à son tour en juillet. Il est d’ailleurs notable que le taux de mortalité d’enfants allaités par les nourrices est largement supérieur à celui des bébés allaités par leur mère. Tous ne connaissent pas un destin funeste : les nourrissons confiés directement par leurs parents et qui jouissent d’un certain suivi de leur part supportent mieux les épreuves que les enfants trouvés. Ce petit monde est surtout vulnérable en période froide (d’octobre à janvier) et secondairement en juillet. Rien d’étonnant si l’on se réfère au mouvement saisonnier de la mortalité infantile et à ses causes.
Lorsqu’ils ont eu la chance de survivre les parents récupèrent leur progéniture, entre un et deux ans, après le sevrage. D’autres retournent à l’hôpital, mais si les ascendants disparaissent tragiquement ou volontairement, alors le milieu nourricier s’accommode de ces jeunes de plus d’un an que l’on retrouve dans les statistiques à 16,5 %.
En 1753, Marie Bieret, de Landerneau, vit chez ses grands-parents quand elle décède à l’âge de cinq ans. Goulven Lyndivat, de Plouvien, réside toujours à Pratpaul, à l’âge de douze ans, chez Gabriel Péron, quand, en septembre 1756, la mort le surprend.
Au terme de cette étude il ressort que la pratique de la mise en nourrice augmente de beaucoup les risques pour une grande partie des enfants des villes et même des campagnes. Et l’on ne peut qu’être frappé par la relative indifférence des parents, absents lors des inhumations à 72 % pour les pères et à 89 % pour les mamans. Ces pourcentages sont certainement à revoir à la baisse car certains petits sont sûrement orphelins ; il n’empêche que les taux élevés de mortalité des nourrissons confiés aux nourrices font que l’on en vient à se demander si cette pratique ne camoufle pas un infanticide plus ou moins conscient. Montaigne, lui-même, homme de bon sens et de tolérance, nous livre cette terrible réflexion : « Et j’en ai perdu des enfants mais en nourrice, deux ou trois, sinon sans regret, du moins sans fâcherie. ».

*Enfants trouvés : enfants abandonnés sur la voie publique (dans les rues, aux portes des églises), de manière le plus souvent anonyme.

Jean-Pierre Hirrien, 28 août 2012.