01 - Le Diouris

lundi 3 septembre 2012
par  André Nicolas
popularité : 14%

Préambule : afin de permettre une plus grande facilité de lecture sur internet, cette étude d’André Nicolas a été fractionnée en chapitres. Il est possible de prendre connaissance du texte original en cliquant ici. Fichier de 21 Mo au format pdf.

Du Diouris au Diouris
en passant par le Stanc et Kerandraon


André NICOLAS
juillet 2012


Au Diouris, à l’extrême sud de la commune de Plouguerneau, le flot vient chaque jour mourir contre la chaussée de l’ancien moulin banal du manoir de Kerandraon. L’aber Wrac’h qui serpente entre les roseaux venus recouvrir les anciens prés salés de ses rives, les sentiers des sous-bois et les constructions séculaires font de l’endroit, qui fut l’ancien siège du fief de Kerandraon, un lieu à la fois mystérieux et enchanteur.

Le moulin du Diouris

Durant longtemps, il fut indifféremment appelé moulin de Kerandraon, ou du Diouris, comme le témoignent de nombreux documents, dont l’acte de baptême de Marie-Gabrielle Mingam, le 29 janvier 1720 et aussi une lettre du meunier Pierre Mingam aux administrateurs de la commune de Plouguerneau, datée du 1er pluviôse an 4, sept décennies plus tard.

En façade principale du moulin, sur une pierre remarquable longue de près de 150 centimètres et fort érodée par le poids des ans, l’historien Yves-Pascal Castel, a déchiffré : « Cette maison fut faite... dame de Keralnaot (Kerandraon ?) en l’an 1549. » Le nom de cette dame de Kerandraon nous restera inconnu !
Il s’agit, sans aucun doute, d’une pierre provenant d’un moulin plus ancien bâti en 1549.

Dans son article paru dans « Le Progrès-Courrier » du 6 novembre 1993, le même historien signale la présence d’une autre pierre, que nous n’avons pas retrouvée, portant la date de 1705 et émet l’hypothèse d’une reconstruction du moulin cette année-là.

La pétition de Pierre Mingam, citée précédemment, nous apprend que le moulin et la maison furent détruits par un incendie en juin 1779. En 1781, le moulin fut rebâti par François Mingam, père de Pierre. C’est l’édifice qui est toujours debout aujourd’hui.
La reconstruction est confirmée par une annonce dans le prône de la grand-messe à Plouguerneau le 29 avril 1781 ; on requiert, en effet, les vassaux pour des corvées de charroi des matériaux nécessaires pour le chantier. La réquisition fut contrôlée et positivement visée par la juridiction de Carman à Lannilis le 5 mai 1781.

Pour la maçonnerie, de nombreuses pierres provenant de l’édifice précédent ont certainement été réutilisées. Sur l’une d’elles sont gravés trois écus, malheureusement aussi très érodés. Ce sont peut être les blasons des Kérouzéré « de pourpre au lion d’argent » et d’une autre famille apparentée ou alliée.
Une autre grosse pierre porte l’inscription : « Fait faire par François Mingam et Marie Saliou l’an 1781 ». Le couple s’est marié à Lannilis le 14 juillet 1750 et François Mingam est domanier du moulin. Le mode de tenure dit « domaine congéable* » implique que la reconstruction du moulin lui incombe.
* Sorte de contrat de bail entre le seigneur propriétaire (le foncier) et le tenancier (le domanier). Le foncier loue la terre au tenancier contre une rente et le domanier achète les édifices et superfices (bâtiments, maisons, talus) à la signature du bail. En principe, il ne peut les modifier sans l’accord du foncier. Néanmoins, les rapports entre foncier et domanier sont souvent facilités par des dits pots-de-vin.

Avant la Révolution, les fonds du moulin et du manoir de Kerandraon appartiennent à la même propriétaire : la comtesse Constance Gabrielle Bonne Du Rumain, veuve du marquis de Polignac et ancienne dame d’honneur de la princesse d’Orléans.
La comtesse Du Rumain est devenue propriétaire du foncier des deux exploitations, qui sont probablement liées depuis le Moyen-Age, par héritage provenant de la branche cadette de la famille Kérouzéré originaire du château du même nom, situé en la paroisse de Sibiril. Parmi d’autres titres, ils sont aussi seigneurs de Kerandraon. Il est possible que le moulin originel fut bâti au XVe siècle en même temps que le manoir ou, peut-être, a-t-il remplacé un établissement encore plus ancien ?

En 1782, le meunier fait construire le bâtiment situé au nord du moulin, en bordure du chemin menant vers Kerandraon. Ceci est confirmé par l’inscription sur le linteau : « F : F : / F.M : 1782 » qu’on peut déchiffrer en « Fait faire par François Mingan ; 1782 ». La matrice cadastrale de 1842 classe cet édifice comme maison, sans doute logement des nombreux domestiques comme celui, muni d’un étage, situé encore plus au Nord.
Le chemin devait être barré par un portail dont le pilier restant porte une date, peut-être,1558 selon Yves Pascal Castel.

A la fin de l’Ancien Régime, le moulin est tenu par la famille Mingam, suivant le bail du 4 octobre 1769 signé par François Mingam. Les Mingam exploitent le moulin depuis une date antérieure à 1720. En effet, Marie-Gabrielle, fille de Jacques Mingam originaire du moulin de Kervener en Plounévez-Lochrist et de Marie Guillou du moulin de Kervereg mariés à Plouguerneau en 1717, naît au moulin de Kerandraon en 1720.

Un de leurs fils, François, prend leur relève comme meunier au Diouris. Un autre fils, Jean, épouse Marie Apamon de Rannenezi et devient meunier au Carpont, moulin dépendant du domaine de Rannenezi.

Pierre Mingam prend la succession de son père François, peut-être vers 1782, quand il se marie avec Françoise Dagorn originaire de la paroisse de Minihy-Tréguier, en Trégor. Nous ignorons la raison qui lui a fait rencontrer sa promise ; à l’époque, la distance entre Le Diouris et cette paroisse devait paraître énorme. Cependant, peut-être grâce à son instruction, il nous a laissé des écrits intéressants. Entre autres, durant la Révolution, il se plaint des dispositions mises en place par la nouvelle administration, après l’abolition des privilèges décrétée par l’assemblée constituante la nuit du 4 août 1789, et des inconvénients qui en découlent pour le meunier : suppression du droit de suite avec la liberté pour les vassaux d’aller moudre leur grain où bon leur semble, paiement à la Nation d’une redevance calquée sur l’ancien bail, suppression des corvées pour le curage de l’étang, l’entretien de la chaussée et des chemins menant au moulin, etc. Tout ceci semble lui causer une baisse de revenus significative et le 22 nivôse an 4 (12 janvier 1796), il rédige une pétition pour déplorer que les vassaux et destraignables* qui sont au nombre de 16 étagers, comptant pour 121 têtes, ne sont plus tenus d’utiliser son moulin.
La dite veuve Polignac, propriétaire du foncier a émigré. Le moulin est saisi et mis en vente par la Nation. L’adjudication aux enchères se déroule à Quimper le 28 frimaire an 6 (18 décembre 1798) sur une mise à prix initiale de 2034 francs. Finalement, à l’extinction de la huitième bougie, le moulin est adjugé pour 31000 francs au citoyen Poulizac de Quimper, faisant pour Pierre Mingam, le meunier.
* Parfois appelés aussi sujets mouteaux : paysan inféodé à un moulin banal. Pour le Diouris, le sujet le plus proche du moulin était Gabriel Laot de Kerandraon et les plus éloignés les frères Normant de Lanerzien (Lanerchen).

Ceci clôt ses récriminations contre le nouveau régime !

Pierre, veuf de Françoise Dagorn depuis 1785, décède prématurément le 13 floréal an 8 (3 mai 1800) âgé de 42 ans. Un mois et demi plus tard, le 10 thermidor, Marie-Françoise Mingam, son unique héritière âgée de 17 ans, se marie avec Joseph Bourhis, 31ans, meunier à Lannano en Lannilis. Sans doute un mariage de raison ! Mais le nouveau meunier décède, lui aussi, en 1810.

En 1813, Marie-Françoise épouse en secondes noces Guillaume Rucard, originaire de Kergolestroc en Guiquello. Suivant certaines sources, il est dit receveur des contributions, une sorte de collecteur d’impôts. Il est fils de Pierre Rucard qui fut maire désigné de Guiquello au début de la Révolution, puis rapidement démissionnaire à cause de ses désaccords avec la nouvelle politique. Les deux frères de Guillaume, François et Louis, demeurent déjà au manoir de Kerandraon depuis leurs mariages respectifs en 1802 avec Marie-Anne et Marie- Françoise, filles de Gabriel Laot.

Ses origines et ses compétences firent que Guillaume Rucard s’occupa sans doute fort peu de meunerie. Dans plusieurs documents, il est mentionné comme rentier, propriétaire ou, aussi, premier adjoint au maire de Plouguerneau.

En tous cas, peut-être grâce ou à cause de leur statut social, Guillaume Rucard et Marie-Françoise Mingam firent construire en 1817 un grand logis comme en témoigne le linteau de la porte d’entrée « 1817 : G/M RUCARD ET M/F MINGAM ». C’était certainement une maison hors du commun pour l’époque et elle sert toujours d’habitation aujourd’hui.

L’importance du moulin :

En 1836, huit personnes de la famille de Marie-Françoise Mingam vivent au moulin. Guillaume Rucard est dit propriétaire et premier adjoint au maire de Plouguerneau, par l’agent recenseur. Le service du moulin est assuré par cinq meuniers. On y trouve aussi un domestique et une servante. Le nombreux personnel est probablement logé dans les bâtiments situés au nord du moulin.

En 1841, sur la matrice cadastrale, le moulin est déclaré rapporter 300 francs annuellement. Ceci le place, de loin, au sommet de la hiérarchie des moulins plouguernéens ; il rapporte en effet près de trois fois plus que les autres établissements les plus importants : milin an Aod et milin Kergaëlé, situés vers le Traon.

Il est vrai qu’il bénéficie de nombreux atouts : le vaste étang de 2645 m2 alimenté par une rivière à gros débit, peu tributaire des saisons, et la proximité des grandes fermes situées à Kerandraon, Kerhuel et Lannebeur. De plus, il est suffisamment placé loin en aval des autres moulins importants, situés en Kernilis, que sont Baniguel, Moulin-Neuf et Carman pour que ceux-ci ne perturbent pas son fonctionnement.

Mais le couple Mingam - Rucard vieillit !

Leur succession au moulin n’est pas assurée par leur descendance ; Tanguy Bourhis, fils de Joseph et de Marie-Françoise Mingam est percepteur à Landerneau et Pierre, unique fils survivant de Guillaume Rucard, semble être devenu notaire à Lesneven.

En 1851, Jean Pont et sa femme Marie-Jeanne Berlivet viennent exploiter le moulin. Ils emploient six domestiques. Peut-être habitent-ils dans le logis situé au Nord car Guillaume Rucard, Marie-Françoise Mingam, leur fille Marie-Louise qui se mariera bientôt avec Joseph Guennoc, marchand de vin à Lannilis, et deux domestiques demeurent toujours au Diouris, sans doute dans la maison construite en 1817.

En 1856, Jean Calvez et sa femme Françoise Loaëc ont remplacé la famille Pont. Jean Calvez est originaire du moulin de Goasglaz en Plouider. Il s’est marié dans cette commune en 1846 et est venu s’établir au Diouris après 1851. En 1856, le couple a 4 quatre enfants âgés de neuf à deux ans et exploite le moulin aidé par trois domestiques. Guillaume Rucard, devenu veuf au début de l’année, habite toujours le grand logis en compagnie de Marie-Anne Cléguer, 66 ans, domestique célibataire à son service depuis plusieurs dizaines d’années. Il décédera treize mois après son épouse, en 1857.
Quant au couple Calvez-Loaëc, il fera souche au Diouris, puis au Traon par mariages conclus entre familles de meuniers (Calvez, Lilès, Francès). Ils sont les aïeuls de Yvon Marec au Diouris et de René Calvez qui fut le dernier meunier plouguernéen à la minoterie du Traon.


Le hameau du Diouris vers 1965

Au Diouris, le dernier meunier fut Job Inizan ; un homme très affable qui reprit l’exploitation du moulin quelques années après que sa soeur Eléonore, épouse Calvez, fut devenue veuve. Bien qu’étant originaire du moulin de Kerno en Ploudaniel, il ne se destinait pas à la meunerie. Il exerçait, parait-il, le métier de boucher à l’origine ! Néanmoins, il se refit une clientèle parmi les cultivateurs du Grouanec et des villages limitrophes de Kerhabo et de Kérarédeau en Lannilis et Plouvien. Finalement, vers le début des années 1970, l’âge obligea les Inizan, frères et soeur, à cesser leur activité. Ils s’en allèrent finir leur jours au bourg de Plouguerneau ; et le moulin s’arrêta définitivement !

Les machineries :

La meule tournante est entraînée par une roue horizontale à pirouette (dite ur krufel, selon L. Bothorel). Il n’y aurait aucun souvenir d’une roue verticale, malgré l’assertion de Y.P Castel dans son article de 1993. Mais, peut-être, a-t-il pu bénéficier d’une autre source d’informations ?

Les contreforts maçonnés à l’arrière du moulin (façade ouest) consolident le mur pour qu’il puisse supporter les contraintes dues aux efforts résultant de la rotation de la roue à pirouette.

La plupart des machineries du moulin, bien qu’ayant beaucoup souffert de l’inactivité, sont toujours visibles. On peut supposer que l’équipement a peu évolué depuis la reconstruction de 1781 jusqu’à son arrêt définitif lors du départ en retraite de Job Inizan. Néanmoins, après la dernière guerre, Job fut une sorte de précurseur en équipant le moulin d’une dynamo entraînée par la turbine hydraulique. Plusieurs années avant la fourniture de courant par l’EDF, elle permit d’assurer la production d’électricité pour le moulin et aussi pour le village de Kerandraon, alimenté par deux fils récupérés après le départ des troupes allemandes d’occupation et pendus aux arbres bordant le chemin qui y monte.


Navigation

Articles de la rubrique

Météo

Plouguerneau, 29, France

Conditions météo à 17h00
par weather.com®

Nuageux

11°C


Nuageux
  • Vent : 38 km/h - nord-ouest
  • Pression : 993 mbar tendance symbole rising rapidly
Prévisions >>

Prévisions du 30 avril
par weather.com®

Inconnu

Max 11°C
Min 7°C


Inconnu
  • Vent : N/D km/h
  • Risque de precip. : %
<< Conditions  |  Prévisions >>

Prévisions du 1er mai
par weather.com®

Averses

Max 12°C
Min 8°C


Averses
  • Vent : 35 km/h
  • Risque de precip. : 80%
<<  Prévisions  >>

Prévisions du 2 mai
par weather.com®

Soleil voilé

Max 15°C
Min 6°C


Soleil voilé
  • Vent : 20 km/h
  • Risque de precip. : 10%
<< Prévisions