03 - Le manoir de Kerandraon

lundi 3 septembre 2012
par  André Nicolas
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Préambule : afin de permettre une plus grande facilité de lecture sur internet, cette étude d’André Nicolas a été fractionnée en chapitres. Il est possible de prendre connaissance du texte original en cliquant ici. Fichier de 21 Mo au format pdf.

Du Diouris au Diouris
en passant par le Stanc et Kerandraon


André NICOLAS
juillet 2012


Au Diouris, à l’extrême sud de la commune de Plouguerneau, le flot vient chaque jour mourir contre la chaussée de l’ancien moulin banal du manoir de Kerandraon. L’aber Wrac’h qui serpente entre les roseaux venus recouvrir les anciens prés salés de ses rives, les sentiers des sous-bois et les constructions séculaires font de l’endroit, qui fut l’ancien siège du fief de Kerandraon, un lieu à la fois mystérieux et enchanteur.

Le manoir de Kerandraon

La date de construction de l’édifice reste floue, mais ne paraît pas être postérieure au XVe siècle. Selon Isabelle Parc, la porte de style gothique du manoir de Kerandraon ressemble singulièrement à celle du manoir de Kerat, en Arradon (Morbihan), datée de la première moitié du siècle.
La vérité est, sans doute, qu’il a été bâti en plusieurs épisodes et transformé maintes fois, comme le témoignent les divers styles de maçonnerie que l’on y rencontre. La partie la plus ancienne pourrait-être le bâtiment Est, perpendiculaire au chemin et devenu bâtiment agricole.

En tous cas, des pierres taillées ou sculptées, magnifiques vestiges de l’évolution et des transformations du manoir durant les siècles et des malencontreuses déprédations qui en ont résulté, ont été retrouvées et mises en valeur par les actuels habitants de ce qui pouvait être le « commun » du manoir. Elles ont été nettoyées et, très souvent, insérées dans l’habitation et dans des massifs fleuris qui donnent un charme certain au hameau.

Les propriétaires du foncier avant la Révolution

Le fief de Kerandraon était parait-il assez important. L’érudit Louis Le Guennec a, en effet, avancé que Lesmel en dépendait, du moins partiellement. A la « montre* » du diocèse de Léon reçue à Lesneven en 1481, parmi les nobles de Plouguerneau, on note la présence de :

• Vincent Kérouzéré (612 livres de revenu, ce qui le situe dans la haute noblesse bretonne selon l’historien Yves Coativy). Porteur d’une brigandine**, il comparaît en archer, accompagné d’Autred Kerasquer, porteur d’une brigandine et armé d’une vouge***. Peut-être frère cadet de Jehan de Kérouzéré, grand propriétaire terrien demeurant au château de Kérouzéré en Sibiril en 1440, Vincent possède cinq manoirs, dont l’un est situé en Plouguerneau.
• Derien Kerasquer porteur d’une brigandine et armé d’une vouge. Il remplace Yvon Kérouzéré (70 livres de revenu) seigneur de Kerandraon et de Keraliou, en la paroisse de Plouguerneau, et d’autres titres... Il fut conseiller et chambellan du duc François II de Bretagne en 1462.

* A l’initiative du suzerain, c’est un rassemblement de tous les hommes d’armes qui lui doivent le service d’ost (les nobles) pour vérifier leur fidélité et leur capacité à assurer le service armé.
** Armure composée d’une sorte de cotte de mailles.
*** Sorte de lance dont le fer long et large était aigu et tranchant d’un côté.


Malgré l’absence de preuves fiables, on peut avancer que les Kerasquer sont des vassaux de Kérouzéré et peuvent demeurer au manoir de Kerandraon.

Mais un siècle et demi plus tard, la famille Kérouzéré s’éteint faute d’héritier mâle !

Un des descendants de Yvon, Vincent, seigneur de Kérouzéré, de Kerandraon, de Kerasquer, etc. épouse Claude de Parcevaux qui ne lui donna que trois filles. Vincent décède vers 1633.
Sa fille aînée, Anne de Kérouzéré, dame de Kerandraon, épouse François de Kerhoënt et la branche de Kerandraon se fond au XVIIe siècle dans la famille Kerhoënt, seigneurs de Kerhoënt en la paroisse de Minihy, de Trohéon en la paroisse de Sibiril (et autre titres...).
François de Kerhoënt décède le 2 août 1642, quelques années avant Anne de Kérouzéré. Le titre de seigneur de Kerandraon échoit à René de Kerhoënt, chanoine de Léon, un de leurs fils.
René de Kerhoënt décède vers 1659, sans postérité. Par le jeu des successions et des mariages, Kerandraon passe à la famille le Vicomte, comtes Du Rumain par le mariage en 1696 de Julienne de Kerhoënt et d’Yves Charles Le Vicomte, comte Du Rumain, famille probablement originaire du Trégor.
Constance-Gabrielle Le Vicomte Du Rumain, fille du précédent et dame d’honneur de la Princesse d’Orléans, épouse en 1766 le marquis Louis Alexandre de Polignac, issu d’une très ancienne famille noble d’Auvergne et de Saintonge. Le 18 février 1767, la Gazette de France fait état de la ratification par leurs Majestés et la Famille Royale du contrat de mariage signé le 14 février entre les nouveaux conjoints.
La jeune mariée devient rapidement veuve ; Louis-Alexandre, capitaine de cavalerie au régiment de Clermont, décède à Paris en 1768 à l’âge de 25 ans.

Les domaniers

Au début du XVIIIe siècle, Kerandraon est occupé par Gabriel Déniel et sa femme Catherine Berder. Leur fille Marie y naît le 27 novembre 1703.
Marie Déniel a bénéficié d’une bonne instruction, car elle sait signer d’une belle écriture. Ce fait, rare pour une fille de la campagne à cette époque, mérite d’être mentionné. On peut présumer que la famille est d’un bon niveau social, comme les Mingam qui arriveront au Diouris quelques années plus tard.
Le 15 février 1735, elle épouse Gabriel Le Daré de la trêve de Bourg-Blanc. Le mariage est célébré en la chapelle de Prat-Paul par permission de Monseigneur*. Elle devient veuve le 17 juin 1741. Gabriel est inhumé dans l’église du Grouanec. Son deuxième mari sera Pierre Laot né en 1717 à Brouennou, aujourd’hui en Landéda. Le mariage est célébré en la dite chapelle du Grouanec le 26 juin 1742.
* Peut-être l’évêque de Léon, car l’acte ne mentionne ni le titre, ni le nom du personnage.

Pierre Laot, exploitant un domaine congéable, est propriétaire des édifices et peut les modifier à sa guise, avec l’accord du propriétaire foncier. C’est-ce qu’il entreprend : le linteau de la porte au bord du chemin en est témoin : « FF : PIERRE LAOT 174 ? ».
Pierre Laot meurt au manoir le 9 juin 1784 et est inhumé en terre bénite au Grouanec.
Marie Déniel décède le 3 avril 1780 à Kerandraon en présence de ses enfants : Jean Le Daré, Pierre Laot et Messire Yves Laot, recteur de l’île d’Ouessant.


Le linteau de Pierre Laot et la porte d’entrée gothique du manoir

La Révolution et la vente comme bien national

Au début de la Révolution, le manoir fait partie du domaine congéable affermé à Gabriel Laot, fils de Pierre, par la comtesse Constance-Gabrielle Le Vicomte Du Rumain, veuve de Louis-Alexandre de Polignac.
La Comtesse émigre et ses biens sont confisqués par la Nation. Le 27 ventôse an 6 (17 mars 1798), le fonds du domaine de Kerandraon, dont le revenu annuel est estimé à 536 francs, est mis en vente aux enchères. La mise à prix est de 9550 francs et trois adjudicataires se présentent. Finalement le manoir est emporté par le citoyen Trévéret, rentier à Quimper, pour 131 000 francs.

Gabriel Laot reste fermier de Kerandraon. Son fils Pierre s’est marié avec Marie Abiven du Grouanec et s’est établi comme cultivateur à Grouanec-Coz en 1794. Ses deux filles, Marie-Anne et Marie-Françoise épousent, respectivement, Louis et François Rucard, tous deux originaires de Kergolestroc en Guicquello et fils de Pierre Rucard. Ils seront la souche de plusieurs familles de Plouguerneau. Leur frère Guillaume épousera quelques dix ans plus tard la meunière du Diouris.

Selon la liste des vassaux du moulin du Diouris, Gabriel Laot de Kerandraon est à la tête d’un unique ménage de 17 têtes, le 22 nivôse an 4 (12 janvier 1796). Il décède le 13 messidor an 12 (2 juillet 1804) et on peut présumer que le manoir fut divisé entre ses filles Marie-Anne et Marie-Françoise, épouses de ses deux gendres Rucard, lors du partage de ses biens.
En tous cas, en 1836, le manoir est composé de deux maisonnées, mais le domaine agricole semble exploité en commun par les cousins Pierre, fils de Louis Rucard et Marie-Anne Laot, et Gabriel, célibataire, issu de François Rucard et Marie-Françoise Laot.


La façade du manoir

La chapelle dédiée à saint Laurent est une dépendance du manoir. En 1841, à l’instar de celui-ci et des terres, elle appartient à Pierre et Gabriel Rucard. Sa superficie au sol est de 63 m2 et elle est considérée comme bâtiment rural par le cadastre. Elle n’est sans doute plus dévolue au culte et disparaîtra jusqu’à son déblaiement et la mise en valeur de ses ruines par les habitants du village, il y a quelques dizaines d’années.


Les vestiges de la chapelle dédiée à Saint Laurent

Du colombier, situé dans le champ dit park ar c’houltri, qui surplomberait aujourd’hui la RD52 inexistante au milieu du XIXe siècle, il ne reste pas un vestige : ses pierres auraient été utilisées par un héritier Rucard pour construire la maison située à la sortie du Diouris vers Kernilis.
Les Rucard composent toujours les deux ménages présents à Kerandraon en 1886 (veufs, célibataires, sans descendance). D’autres se sont mariés et se sont établis dans d’autres hameaux de Plouguerneau. Cependant Marie-Françoise Rucard, fille de François et de Marie-Françoise Laot, a épousé Laurent Ogor du Passage, an Treiz Coz, en Plouguerneau, le 14 janvier 1841. Les nouveaux mariés se sont établis à Kerandraon et font bâtir, plus tard, la nouvelle maison, à l’ouest du hameau, bénéficiant d’une vue exceptionnelle sur l’aber. A partir de 1891, il y a trois ménages à Kerandraon. La descendance du couple Rucard-Ogor s’y maintiendra jusqu’aux années 1960.


Le domaine du moulin du Diouris en 1841



Une partie du domaine de Kerandraon en 1841


Dans les dernières décennies du XXe siècle, l’exode rural a frappé comme jamais auparavant. De nos jours, après le moulin du Diouris, les trois fermes de Kerandraon ont cessé leur activité depuis longtemps et la population a beaucoup diminué, mais le village vit encore grâce aux passionnés que sont ses habitants, qu’ils y soient installés depuis leur enfance comme Guillaume ou Françoise, par mariage comme Jeanne, retraité comme Yves qui retrouve les lieux de sa jeunesse, et de nouveaux venus qui ont la chance de bénéficier d’un panorama exceptionnel vers l’estuaire de l’Aber-Wrac’h !

Sources :
  • « Le grand dictionnaire historique ... » par Louis Moréni (T8, page 675, - 1759) ; Gallica.
  • « Nobiliaire et armorial de Bretagne » par P. Potier de Courcy (T2 – 1862) ; Gallica.
  • « La noblesse léonarde au XVe siècle » par Yves Coativy (BSAF, tome CXXV – 1996) ; CRBC.
  • « Dictionnaire de la Noblesse » par Aubert de la Chenaye-Desbois (1699 – 1783) ; Gallica.
  • « Les manoirs du pays des Abers aux XVe et XVIe siècles », 1996, mémoire de maîtrise d’histoire (Isabelle Parc) ; CRBC.
  • « Nos vieux manoirs à légendes », Louis le Guennec – 1936
  • « La Gazette de France » du 18/02/1767 (books.google.fr).
  • FR3 – Breiz o Veva « Labour douar ha peizanted e Rouaneg » - Fañch Elegoët (1982)
  • « Découverte de la Bretagne » (article du Progrès-Courrier le 06/11/1993, par Yves-Pascal Castel)
  • Archives Départementales du Finistère, sous-séries :
    3 E 235...
    3P196-2 3
    1182 E dépôt...
    1 Q 688
    16B, juridiction de Carman
    6 M 599 603
    77J, fonds de maître Linden
  • Archives de l’État-Civil, mairie de Plouguerneau
  • Archives municipales de Plouguerneau : le cadastre napoléonien de 1841.
  • Base de données « récif » du Centre Généalogique du Finistère.
  • « Regards d’enfants sur les moulins de l’Aber-Ac’h » (Skolig-al-louarn – 2000)
  • « Les moulins de l’Aber-Benead » (Louis Bothorel – 1988).
  • « La Révolution dans le Léon – histoire quotidienne du canton de Guiquello » (F. L’Hostis ; thèse de 1984).
  • Informations orales récoltées auprès de Guillaume Berthouloux (Kerandraon), Yves Calvez (Penkear-Grouanec) et Yvon Marec (Diouris).


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