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La femme plouguernéenne au XVIIIe siècle

lundi 12 décembre 2016, par Jean-Pierre

femmes

La femme plouguernéenne au XVIIIe siècle : un rouage économique essentiel, mais en retrait socialement et publiquement.

Décrire la situation familiale, sociale et publique de la femme plouguernéenne n’est pas aisé. Il est possible de s’appuyer sur l’étude des comportements présentés lors de l’étude de la population, sur quelques rares témoignages des contemporains, sur l’iconographie et, enfin sur une documentation éparse. La structure sociale de Plouguerneau avantage la présentation de la paysanne et moins la bourgeoise ou la femme noble. 

Le célibat définitif des femmes paraît minoritaire et craint par celles que l’on affuble du qualificatif de « vieilles filles ». Les femmes du Tiers Etat, non mariées, s’engagent en tant que domestiques auprès de familles aisées et celles issues de la noblesse s’orientent, par vocation ou obligation, vers une congrégation religieuse. Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, les registres des décès de Plouguerneau comptabilisent une trentaine de noms de religieuses (du tiers ordre), affirmant la vitalité de la foi féminine.

La domestique : la servante aux pourceaux (carte du Miroir du monde ; Michel Le Nobletz, vers 1634)

 

   

 Les sœurs du tiers ordre : elles appartiennent aux Franciscains, Dominicains, Carmes et Eudistes. Auxiliaires du clergé,elles accomplissent des tâches d’assistance aux démunis et parfois d’enseignement.

(Carte du Désirant de Michel Le Nobletz, vers 1630)                                                           

    

    Le mariage, affaire d’intérêts entre deux familles, négligerait, si l’on en croit Cambry, les considérations affectives des futurs conjoints : « il s’agit un accord sans amitié, sans confiance et sans amour ».

 

             

Le mariage : peinture sur lambris, chapelle Saint-Tugen, Primelin. La cérémonie n’a pas attiré beaucoup de monde, hormis trois témoins. S’agit-il d’un manque d’intérêts des familles et des amis pour un mariage arrangé et peu crédible ? Le prêtre, lui-même, ne semble pas trop prendre conscience de l’importance de l’évènement et régulièrement ne daigne pas demander aux nouveaux époux de signer le registre des mariages, mais sollicite les témoins de le parapher.

La femme vivrait alors toute une vie en compagnie d’un conjoint qu’elle n’a pas choisie. Cependant, les jeunes disposent de l’avantage de se connaître, par un recrutement du conjoint limité géographiquement. Et les occasions de rencontres ne manquent pas : fileries ou veillées, marchés, foires, messes (100 obligatoires par an !), pardons, travaux agricoles communs… D’ailleurs, les plus humbles ne se préoccupent guère des questions d’argent et laissent davantage parler leur cœur. Il ne faut pas oublier, non plus, que les postulantes au mariage sont assez âgées pour ne pas s’en laisser imposer, et, de surcroît, souvent orphelines.                                                                         

Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, la dénonciation de bans, n’apparaît dans les registres des mariages que deux fois. L’engagement de départ ne se rompt quasiment jamais par le poids des familles, du clergé, et la peur du qu’en-dira-t-on.                                                                                                                                                                  

Avant les épousailles, la femme plouguernéenne n’entretient qu’exceptionnellement des relations sexuelles coupables. Les naissances illégitimes se chiffrent à moins d’un pour cent. Pourtant, une femme de mauvaise vie officiait au bourg. Peut-être, est-ce Marie Breton dont le nom s’inscrit à trois reprises dans les registres des baptêmes pour la naissance d’enfants démunis de père.                                                                                                                                   

Sur le plan sexuel, la femme ne connaît pas la contraception ou ne veut pas pratiquer les « funestes secrets », obtenus auprès de femmes plus âgées ou d’amies au courant de la question. Les avortements, provoqués par des louzou, à base de plantes, interviennent peu pour mettre fin à une grossesse non désirée par crainte d’une justice implacable.                                                                                                                                                                                                                                                   

Les remariages sont fréquents et s’expliquent aisément. Le veuvage conduit la femme à une impasse. Outre le manque affectif, la femme se doit de trouver un nouveau chef de famille, support indispensable lors des travaux des champs et protecteur des orphelins. Il n’est pas rare qu’elle se rapproche d’un frère du défunt, célibataire ou veuf, ou encore d’un autre membre de la belle famille. Ceci est admis après le délai de viduité de neuf mois.                                                                                                                                                                                   

Respectant les interdits religieux de Pâques et de l’Avent, les femmes conçoivent leurs enfants en dehors de ces temps. La maternité et la naissance d’un enfant les valorisent, et l’accouchement, orchestré par une matrone, est du ressort des femmes de la famille et des voisines désirant se rendre utile au moment d’un évènement redoutable pour la future maman.                                                                                                                                                   

Par la suite, la femme se charge du petit aux niveaux des soins, de son alimentation et de son éducation.                                                                                                                                                                            

La femme au sein de la famille subit la domination de son mari, bien que des femmes fortes et déterminées pilotent fermement le ménage face à des époux timorés ou consentants. Marie-Jeanne Gourlaouen incarne sans doute ce type d’individus. En mars 1776, elle entraîne son époux Jacques Bodénès dans une expédition punitive contre la famille Gourvennec de Tréguestan. Profitant de l’absence du chef de famille, parti à la grand’messe, le couple agresse violemment la mère et ses filles. Ils dérobent « des pochées de bleds » et une grosse somme d’argent !                                                                                                                                             

Lorsque la « ferme » abritent plusieurs couples apparentés ainsi que des frères et sœurs célibataires, la jeune épouse, surveillée par la belle-mère et les belles-sœurs, éprouve certaines difficultés à trouver sa place.                                                                                                  

L’affaire suivante se déroule dans la trève de Saint-Frégant, en 1724-1726. La pauvre Jacquette Berder ayant pris pour mari Christophe Broudin, s’installe dans sa belle-famille, composée du patriarche, François, de la mère Claudine, sexagénaires vigoureux, et d’un autre couple, comprenant Eléonore, sœur de Christophe, mariée à François Moallic. Le calvaire de Jacquette, selon le voisinage, maltraitée par son homme qui a une maîtresse, « fille de mauvaise vie », la pousse à quitter à trois reprises le domicile familial. Une conspiration familiale aboutit au meurtre de Jacquette, victime des coups du beau-père et de son mari. Pratiquement tous les membres de la famille participèrent, à un degré ou à un autre, à l’assassinat. Heureusement, cet exemple ne constitue aucunement une généralité des mauvaises relations entre les familles et leurs beaux-enfants.                                                                                      

L’agonie et la mort d’un membre de la famille renforcent le rôle des femmes. Majoritaires au chevet des agonisants, elles assurent la toilette des défunts.                                                                                                                                                             

La division sexuelle des tâches parmi les membres de la famille paysanne relie la femme aux travaux   domestiques, au ménage, et à la cuisine. Elle fournit également une aide non négligeable en nourrissant les volailles, les cochons, et à la traite des vaches. Ponctuellement, elle besogne aux champs et sa contribution aux travaux de la moisson et du battage est appréciée par la communauté paysanne.   

Le vannage (O. Perrin dans la Galerie bretonne)    


Quelques femmes paysannes arrondissent leurs revenus en accueillant des enfants en nourrice, ou en acceptant d’allaiter le petit d’un notable à son domicile.                                                                               

Deux autres occupations lui incombent tout en lui apportant des moments de « plijadur » (de plaisirs) : la lessive au lavoir ou buée, le vendredi, et la cuisson du pain au four. Entourée de voisines, aux langues bien pendues, certes elle travaille, mais elle se délecte des divers potins sur telle personne ou sur les évènements de la vie de tous les jours. 

La lessive  (O. Perrin dans la Galerie bretonne)                                                                                              


La Plouguernéenne connaît parfaitement le calendrier des jours de marché et de foire des environs de sa paroisse. Elle n’hésite pas à parcourir à pieds, le panier sous le bras, les chemins la menant au bourg ou à Lannilis afin de vendre son beurre et ses œufs.               

Le départ pour le marché (O. Perrin dans la Galerie bretonne)

                                   

Par-là, elle s’ouvre sur le monde extérieur, ramène au foyer de l’argent et passe des moments agréables. De même, elle attend les pardons de Plouguerneau et des alentours avec impatience. Ils sont l’occasion de « s’habiller en habits du dimanche », de se présenter sous un jour empreint de coquetterie et de se distraire.                                                                                                                                                        

Les autres conditions sociales connues, en dehors de la noblesse, des femmes plouguernéennes sont à mettre en rapport aux métiers du commerce (marchandes de vin, aubergistes) et de la religion (servantes des ecclésiastiques ou institrutices).                                                                     

La Plouguernéenne prend sa part de travail au niveau familial, mais socialement elle n’égale pas l’homme. Si le Plouguernéen est assez faiblement alphabétisé, la femme se présente largement en retrait sur ce point. En retenant les signatures convenables des parrains et des marraines des registres des baptêmes, le fossé est impressionnant au détriment des femmes : elles sont quatre fois moins nombreuses à pouvoir signer leur nom. En clair, leur scolarisation fait défaut par l’absence quasi-totale de destin professionnel.                                                                                                                   

Et cette terrible remarque misogyne de Mahé de la Bourbonnais confirme l’absence de considération d’une fraction des hommes envers leurs femmes : « si le cheval et la femme du Léonard tombent malade en même temps, il a recours au maréchal et laisse opérer la nature pour sa moitié qui souffre sans se  plaindre».                                                                                                                                                       

Quant à la religion, elle maintient la femme dans une position qui en fait une paroissienne de second ordre. Elle symbolise la tentation et le péché de la chair, et le fait d’enfanter l’amène à subir la cérémonie humiliante des relevailles.                                           

L’enlacement et le serpent : carte mêlée du Miroir du monde de Michel Le Nobletz, vers 1630. La femme représente le désir, le serpent sous sa jupe le péché.

                                                                                                                                                                               

Pour suivre les offices, elle pénètre dans l’église la tête recouverte d‘un voile ou d’une coiffe et sa place n’est pas auprès de son mari mais dans la partie réservée aux femmes et aux enfants.                                                                                                                                                           
Les femmes ne participent pas à la vie publique paroissiale. Seuls les hommes élisent d’autres hommes composant le corps politique, espèce de « conseil municipal » d’une douzaine de membres, siégeant pour gérer les affaires profanes et religieuses de la paroisse.  En 1789, la rédaction des cahiers de doléances de Plouguerneau et de Tréménac’h fut exclusivement une affaire d’hommes tout comme les élections des quatre délégués devant se rendre à Lesneven.                                                                                                                                                                                                   

Enfin, la loi, en situation de veuvage d’un des conjoints du couple, n’a pas la même approche pour la femme que pour l’homme. Lorsque le mari disparaît, les enfants mineurs passent sous la tutelle d’un parent, alors qu’en cas de décès de la femme le père maintient la garde des petits.   

En conclusion, la femme d’Ancien Régime affiche le profil peu avantageux d’un être soumis à sa famille, puis à son mari ou à sa belle-famille, reléguée par la loi dans une position humiliante de négation de droits publics ou familiaux, et assimilée par l’Eglise à toute une série de faiblesses ou de vices.

Bibliographie.

Les femmes de Bretagne. Images et histoire. Sous la direction de A. Croix et C. Douard. 1999, Apogée-PUR.                                                                                                                                               
Sources
judiciaires :  Archives de la juridiction de Carman et Fabrice Jeannin (Criminalité dans la cour royale de Lesneven et dans la principauté de Léon, 1718-49. Maîtrise UBO).                        
Sources iconographiques : F. Roudaut, A. Croix, F. Broudic, Les chemins du Paradis (Taolennou Ar Baradoz), Le Chasse-Marée, éditions de l’Estran, 1988.                                 
Cambry : Voyage dans le Finistère.