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Coetlestremeur

jeudi 15 septembre 2011, par Jean-Pierre

Coetlestremeur : Le pirate éphémère.



Durant le XVIe siècle, les écumeurs des mers d’origine bretonne semblent essaimer le long des côtes de la Manche mais également de l’Atlantique. Les Morlaisiens, les Malouins, les Guérandais, les Croisicais ou les Cornouaillais sont régulièrement montrés du doigt. Pourquoi cela ? Il faut dire que le relâchement des mœurs, l’abandon de certains pour la foi catholique et les troubles religieux favorisent les exactions. Voici l’histoire incroyable du pirate Coetlestremeur qui sévit dans la région de Plouguerneau et dans les eaux bretonnes.

Mais qui est Coetlestremeur ? Issu d‘une famille de bonne noblesse du Léon, il s’illustre, à la tête d’une trentaine de pirates, en Manche et en Atlantique. Homme sans scrupule et doué d’un admirable sens de l’organisation il va, pendant cinq ans (de 1551 à 1556), exceller dans la piraterie.
Son port d’attache se situe à l’Aber-Wrac’h d’où il lance ses expéditions criminelles et qu’il rallie une fois ses forfaits accomplis.
Attardons-nous quelques instants sur la composition de son équipage. Il recrute tous azimuts, dans le milieu des marins de la côte bretonne nord et sud mais également en Normandie et même parmi les Ecossais qui se chiffrent à une douzaine. Parfois il trouve des comparses dans d’autres sphères comme un receveur du roi, un barbier ou encore dans la noblesse avec le sieur de Kermellec. Homme de ressources que rien n’arrête, il s’accoquine avec des officiers royaux, le sénéchal de Brest, le bailli de Léon, le receveur de Penmarc’h, sans oublier nombre de marchands de l’Aber-Wrac’h, de Brest, de Morlaix, de Crozon ou de Landévennec qui profitent de l’aubaine que constituent des marchandises vendues à vil prix.
En 1551, le vaisseau (une frégate ?) de Coetlestremeur, avitaillé par le sieur de Cleuzmeur, monté d’une trentaine d’hommes et ayant pour pilote un certain Le Pilvin de Portsall, quitte Lantréguier pour une croisière qui le mène sur les côtes anglaises. Chemin faisant, les forbans découvrent un bâtiment britannique entre deux eaux qu’ils délestent de sa cargaison de toiles. Elle sera déchargée à l’Aber-Wrac’h où elle trouvera aisément preneurs. Il faut dire que les temps incertains, une autorité royale défaillante favorisent le peu de scrupules des marchands locaux.
En 1555, il s’empare d’un navire flamand à proximité du Conquet. Venant de Nantes, il transporte une cargaison hétéroclite de chaudières, de poêles d’airain, de chaudrons, de chandeliers de cuivre, de vin, de laine, de harengs. Le tout est vendu à Landerneau.
En 1556, le pirate met cap au sud. On le retrouve à Crozon puis à Camaret. Ses Ecossais, en canots, attaquent deux navires anglais qu’ils privent d’une partie de leurs ballots de draps. Le receveur de Crozon et l’équipage pirate reçoivent leurs parts. Les sieurs Pasté et de la Boissière, négociants à Morlaix, et le sieur Saint-Aubin de Brest, acquièrent milles aunes de drap.
Puis, remontant en Manche, il capture une barque de Saint-Brieuc, chargée de toiles, et la fait conduire à l’Aber-Wrac’h. Là, il rançonne plusieurs bâtiments en relâche de plusieurs pipes de vin. Le lendemain, un navire quitte, sans l’autorisation de Coetlestremeur, le port. Furieux, il se lance à sa poursuite. Le navire est pillé et délesté de trois pièces d’artillerie. Un fidèle de Coetlestremeur, de Cousteaulx, et quelques hommes prennent en charge le navire saisi.
Toujours en maraude, il arraisonne, entre Roscoff et l’île de Batz, une embarcation originaire de Saint-Brieuc, chargée de froment. La cargaison est vendue à l’Aber-Wrac’h.
A nouveau le navire pirate met le cap au sud : il saisit un navire de La Rochelle, dont il vend la cargaison à Brest et à La Rochelle, et deux barques. On le retrouve au large de l’Espagne, pistant un navire chargé de mélasse, de sucre, de poivre et d’épices. Le tout est dissimulé chez Jeanne de Mareil et sa fille dans une taverne près de Notre-Dame de Recouvrance à Brest, puis vendu à des marchands du secteur.
Il pillera deux autres barques, une anglaise et une française sur laquelle on fera moultes libations.
Pour se ravitailler Coetlestremeur et ses hommes procèdent comme tous les pirates : ils dépouillent les autres équipages, organisent des razzias à terre où l’on rafle génisses, bœufs et vaches.
Coetlestremeur symbolise le pirate assimilé à un bandit des mers qui opère pour son propre compte et sa bande de malfrats. Mais il dispose d’un réseau de complices bien tissé qui allie certains membres de l’administration royale ou de la noblesse locale à des receleurs de tous poils sans oublier les taverniers. La taverne est le lieu de rencontres favori des truands, hommes louches et autres marchands véreux.
Une telle épopée peu commune, intense dans sa courte durée, ne pouvait s’achever sans une histoire d’amour et sans une fin hors norme.
Le « bel » aventurier, marié, s’était amouraché de la femme de René de Kerlec’h, bailli du Léon et demeurant au manoir de Truonsilic (Trouzilit), pas très loin de l’Aber-Wrac’h. La « belle » lui rendait la pareille et les deux amants avaient décidé de se débarrasser de l’époux encombrant.
Coetlestremeur, de plus en plus impatient, car sa femme, très malade « de la vérole et autres maladies qu’il lui avait baillées », allait sûrement trépasser, décida avec sa complice de faire un sort au bailli. Le triste sire avait même tenté d’empoisonner son infortune épouse, mais sans succès.
Il se présenta avec ses acolytes, lourdement armés, au manoir. Mais de mari point. Celui-ci, au courant de la liaison des deux tourtereaux et méfiant avait pris la poudre d’escampette. Heureusement pour lui car Coetlestremeur voulait « le couper en deux, mettre ses tripes sur le gril et les manger avec du vinaigre ! ».
L’aventure prend fin en 1556. La bande est faite prisonnière.
Certains écumeurs subissent la question à Brest en décembre 1556. C’est le cas de J. Guenno, J. Boullaye, J. Guennec dit le Mul, de P. de Cousteaulx. Ils reçoivent « la question d’escarpins à feu » sur ordre du lieutenant du prévôt des Maréchaux de France en Bretagne, A. Coupé. P. de Couteaulx nie tout en bloc. Il n’est pas pirate, n’a pas pillé…
Pour lui délier la langue, il est allongé sur une planche, « chaussé de lourds brodequins » que l’on serre peu à peu à l’aide de coins et que l’on présente au feu. Courageux, il continue d’admettre ses méfaits, mais la douleur lui fait avouer ses crimes et dénoncer ses complices.
Ils sont condamnés à mort et le bourreau fit son œuvre de mort.
Coetlestremeur fut décapité.


D’après J. Darsel, La piraterie sur les côtes de Bretagne au XVIe siècle, l’épilogue du procès du seigneur de Coetlestremeur, en 1556. BSAF, 1970.
Colette Vlérick N. Le double : Le Pays des abers. Keltia Graphic, 2008.