Milin an Diouriz

Au Diouris, à l’extrême sud de la commune de Plouguerneau, le flot vient chaque jour mourir contre la chaussée de l’ancien moulin banal du manoir de Kerandraon. L’aber Wrac’h qui serpente entre les roseaux venus recouvrir les anciens prés salés de ses rives, les sentiers des sous-bois et les constructions séculaires font de l’endroit, qui fut l’ancien siège du fief de Kerandraon, un lieu à la fois mystérieux et enchanteur.

Le moulin du Diouriz

Durant longtemps, il fut indifféremment appelé moulin de Kerandraon, ou du Diouris, comme le témoignent de nombreux documents, dont l’acte de baptême de Marie-Gabrielle Mingam, le 29 janvier 1720 et aussi une lettre du meunier Pierre Mingam aux administrateurs de la commune de Plouguerneau, datée du 1er pluviôse an 4, sept décennies plus tard.

En façade principale du moulin, sur une pierre remarquable longue de près de 150 centimètres et fort érodée par le poids des ans, l’historien Yves-Pascal Castel, a déchiffré : « Cette maison fut faite… dame de Keralnaot (Kerandraon ?) en l’an 1549. » Le nom de cette dame de Kerandraon nous restera inconnu !
Il s’agit, sans aucun doute, d’une pierre provenant d’un moulin plus ancien bâti en 1549.

Dans son article paru dans « Le Progrès-Courrier » du 6 novembre 1993, le même historien signale la présence d’une autre pierre, que nous n’avons pas retrouvée, portant la date de 1705 et émet l’hypothèse d’une reconstruction du moulin cette année-là.

La pétition de Pierre Mingam, citée précédemment, nous apprend que le moulin et la maison furent détruits par un incendie en juin 1779. En 1781, le moulin fut rebâti par François Mingam, père de Pierre. C’est l’édifice qui est toujours debout aujourd’hui.
La reconstruction est confirmée par une annonce dans le prône de la grand-messe à Plouguerneau le 29 avril 1781 ; on requiert, en effet, les vassaux pour des corvées de charroi des matériaux nécessaires pour le chantier. La réquisition fut contrôlée et positivement visée par la juridiction de Carman à Lannilis le 5 mai 1781.

Pour la maçonnerie, de nombreuses pierres provenant de l’édifice précédent ont certainement été réutilisées. Sur l’une d’elles sont gravés trois écus, malheureusement aussi très érodés. Ce sont peut être les blasons des Kérouzéré « de pourpre au lion d’argent » et d’une autre famille apparentée ou alliée.

Une autre grosse pierre porte l’inscription : « Fait faire par François Mingam et Marie Saliou l’an 1781 ». Le couple s’est marié à Lannilis le 14 juillet 1750 et François Mingam est domanier du moulin. Le mode de tenure dit « domaine congéable* » implique que la reconstruction du moulin lui incombe.

* Sorte de contrat de bail entre le seigneur propriétaire (le foncier) et le tenancier (le domanier). Le foncier loue la terre au tenancier contre une rente et le domanier achète les édifices et superfices (bâtiments, maisons, talus) à la signature du bail. En principe, il ne peut les modifier sans l’accord du foncier. Néanmoins, les rapports entre foncier et domanier sont souvent facilités par des dits pots-de-vin.

En 1782, le meunier fait construire le bâtiment situé au nord du moulin, en bordure du chemin menant vers Kerandraon. Ceci est confirmé par l’inscription sur le linteau : « F : F : / F.M : 1782 » qu’on peut déchiffrer en « Fait faire par François Mingan ; 1782 ». La matrice cadastrale de 1842 classe cet édifice comme maison, sans doute logement des nombreux domestiques comme celui, muni d’un étage, situé encore plus au Nord.

Le chemin devait être barré par un portail dont le pilier restant porte une date, peut-être,1558 selon Yves Pascal Castel.

Avant la Révolution, les fonds du moulin et du manoir de Kerandraon appartiennent à la même propriétaire : la comtesse Constance Gabrielle Bonne Du Rumain, veuve du marquis de Polignac et ancienne dame d’honneur de la princesse d’Orléans.

A la fin de l’Ancien Régime, le moulin est tenu par la famille Mingam, suivant le bail du 4 octobre 1769 signé par François Mingam. Les Mingam exploitent le moulin depuis une date antérieure à 1720. En effet, Marie-Gabrielle, fille de Jacques Mingam originaire du moulin de Kervener en Plounévez-Lochrist et de Marie Guillou du moulin de Kervereg mariés à Plouguerneau en 1717, naît au moulin de Kerandraon en 1720.

En 1813, Marie-Françoise épouse en secondes noces Guillaume Rucard, originaire de Kergolestroc en Guiquello. Peut-être grâce ou à cause de leur statut social, Guillaume Rucard et Marie-Françoise Mingam firent construire en 1817 un grand logis comme en témoigne le linteau de la porte d’entrée « 1817 : G/M RUCARD ET M/F MINGAM ». C’était certainement une maison hors du commun pour l’époque et elle sert toujours d’habitation aujourd’hui.

L’importance du moulin

En 1836, huit personnes de la famille de Marie-Françoise Mingam vivent au moulin. Guillaume Rucard est dit propriétaire et premier adjoint au maire de Plouguerneau, par l’agent recenseur. Le service du moulin est assuré par cinq meuniers. On y trouve aussi un domestique et une servante. Le nombreux personnel est probablement logé dans les bâtiments situés au nord du moulin.

En 1841, sur la matrice cadastrale, le moulin est déclaré rapporter 300 francs annuellement. Ceci le place, de loin, au sommet de la hiérarchie des moulins plouguernéens ; il rapporte en effet près de trois fois plus que les autres établissements les plus importants : milin an Aod et milin Kergaëlé, situés vers le Traon.

Il est vrai qu’il bénéficie de nombreux atouts : le vaste étang de 2645 m2 alimenté par une rivière à gros débit, peu tributaire des saisons, et la proximité des grandes fermes situées à Kerandraon, Kerhuel et Lannebeur. De plus, il est suffisamment placé loin en aval des autres moulins importants, situés en Kernilis, que sont Baniguel, Moulin-Neuf et Carman pour que ceux-ci ne perturbent pas son fonctionnement.

Au Diouris, le dernier meunier fut Job Inizan ; un homme très affable qui reprit l’exploitation du moulin quelques années après que sa soeur Eléonore, épouse Calvez, fut devenue veuve. Bien qu’étant originaire du moulin de Kerno en Ploudaniel, il ne se destinait pas à la meunerie. Il exerçait, parait-il, le métier de boucher à l’origine ! Néanmoins, il se refit une clientèle parmi les cultivateurs du Grouanec et des villages limitrophes de Kerhabo et de Kérarédeau en Lannilis et Plouvien. Finalement, vers le début des années 1970, l’âge obligea les Inizan, frères et soeur, à cesser leur activité. Ils s’en allèrent finir leur jours au bourg de Plouguerneau ; et le moulin s’arrêta définitivement !

Les machineries

La meule tournante est entraînée par une roue horizontale à pirouette (dite ur krufel, selon L. Bothorel). Il n’y aurait aucun souvenir d’une roue verticale, malgré l’assertion de Y.P Castel dans son article de 1993. Mais, peut-être, a-t-il pu bénéficier d’une autre source d’informations ?

Les contreforts maçonnés à l’arrière du moulin (façade ouest) consolident le mur pour qu’il puisse supporter les contraintes dues aux efforts résultant de la rotation de la roue à pirouette.

La plupart des machineries du moulin, bien qu’ayant beaucoup souffert de l’inactivité, sont toujours visibles. On peut supposer que l’équipement a peu évolué depuis la reconstruction de 1781 jusqu’à son arrêt définitif lors du départ en retraite de Job Inizan.

Néanmoins, après la dernière guerre, Job fut une sorte de précurseur en équipant le moulin d’une dynamo entraînée par la turbine hydraulique. Plusieurs années avant la fourniture de courant par l’EDF, elle permit d’assurer la production d’électricité pour le moulin et aussi pour le village de Kerandraon, alimenté par deux fils récupérés après le départ des troupes allemandes d’occupation et pendus aux arbres bordant le chemin qui y monte.

L’article complet par André Nicolas